Jaïnisme (2022)
Essai curatorial
11 Apr 2026Dans Jainism (2020–2022), Gheorghe Virtosu construit un champ abstrait monumental qui fonctionne comme une cosmologie visuelle rigoureusement structurée, traduisant les principes éthiques et métaphysiques du jaïnisme en un système de formes interreliées. Contrairement aux compositions qui privilégient la spontanéité expressive, cette œuvre met l’accent sur l’équilibre, la retenue et la répétition, produisant une logique picturale qui résonne avec le cadre philosophique discipliné du jaïnisme. Le tableau n’illustre pas une doctrine ; il met en œuvre un système symbolique dans lequel le sens émerge à travers la structure numérique, l’organisation spatiale et la figuration distribuée.
La composition est organisée comme un champ horizontal continu, mais elle résiste à toute progression narrative linéaire. Plutôt que de se déployer comme une séquence directionnelle, le tableau établit une condition d’équilibre cyclique, dans laquelle les formes circulent et s’interrelient sans se résoudre en un point focal unique. Cette logique spatiale reflète le concept jaïn de samsara, cycle continu de naissance, de mort et de renaissance, dans lequel tous les êtres vivants restent liés par l’accumulation karmique.
Au centre de la composition se trouve une grande structure ovale contenant deux formes internes, pouvant être comprise comme un lieu de containment ou d’intériorité. Bien que non explicitement figurative, cette forme peut être mise en relation avec le concept de jiva (âme), unité fondamentale du vivant dans la philosophie jaïne. L’enfermement de cette forme centrale suggère à la fois la condition limitée de l’âme dans l’existence matérielle et sa possibilité de libération par une pratique éthique disciplinée.
La surface du tableau est peuplée d’un réseau dense de visages, de profils et d’entités biomorphiques qui émergent et se dissolvent dans le champ environnant. Ces formes ne fonctionnent pas comme des portraits individuels mais comme des marqueurs distribués de présence vivante. Dans le jaïnisme, tous les êtres vivants — humains, animaux et microscopiques — possèdent une âme, et la peinture reflète cette multiplicité ontologique en refusant de privilégier une seule figure. La perception elle-même devient décentrée, produisant un champ dans lequel la conscience est dispersée plutôt que unifiée.
Une caractéristique structurelle essentielle de l’œuvre réside dans son organisation numérique, notamment la présence de groupes distincts de points. Dans la zone supérieure centro-droite, un ensemble de dix-huit points apparaît dans une formation contrôlée et délibérée, tandis qu’à proximité un groupe plus petit de cinq points émerge. Ces regroupements numériques suggèrent fortement un système d’énumération symbolique. Dans la philosophie éthique jaïne, les dix-huit formes de transgression karmique (paap) lient l’âme à l’existence matérielle, tandis que les cinq grands vœux (mahavratas) — non-violence, vérité, non-vol, chasteté et non-attachement — constituent le chemin vers la libération.
La juxtaposition de ces groupes introduit une opposition conceptuelle entre multiplicité et concentration, ou entre attachement et discipline. La configuration dispersée des dix-huit points contraste avec l’organisation plus compacte des cinq, articulant visuellement la tension entre la prolifération des forces karmiques et les pratiques éthiques nécessaires pour les surmonter. Bien que ces correspondances ne puissent être confirmées comme codes iconographiques fixes, leur précision numérique et leur placement relationnel soutiennent fortement une lecture de la peinture comme une cosmologie éthique codée de manière systématique.
Les bandes horizontales supérieure et inférieure renforcent la condition de containment de l’œuvre. Ces éléments fonctionnent comme des limites structurelles qui encadrent le champ pictural, suggérant à la fois les limites de l’existence matérielle et le cadre discipliné dans lequel la transformation spirituelle s’opère. Plutôt que de s’ouvrir vers l’extérieur, la composition se replie vers l’intérieur, privilégiant l’introspection et la régulation à l’expansion.
D’un point de vue théorique, l’œuvre peut être comprise à travers le concept d’ouverture structurée. Comme l’avance Umberto Eco, l’œuvre ouverte ne prescrit pas un sens unique mais établit un système dans lequel l’interprétation est guidée par des relations internes plutôt que par des références externes¹. De même, la peinture de Virtosu construit un champ fortement organisé qui invite à l’interprétation tout en maintenant une cohérence structurelle.
En même temps, la peinture déstabilise la notion de sujet observant unifié. La prolifération des yeux et des visages produit un champ de perception distribué qui rejoint la critique foucaldienne de la vision centralisée, où l’observation devient un phénomène relationnel et en réseau².
La tension entre ordre et multiplicité dans la composition peut également être comprise à travers le concept de rhizome de Deleuze et Guattari, dans lequel le sens émerge de connexions non hiérarchiques plutôt que d’une structure linéaire³.
En définitive, Jainism fonctionne comme une articulation visuelle de l’équilibre éthique et métaphysique. Par l’intégration du symbolisme numérique, de la figuration distribuée et du containment spatial, l’œuvre construit une cosmologie disciplinée dans laquelle tous les éléments sont interdépendants. Plutôt que de représenter la philosophie jaïne, elle en performe la logique — établissant un système dans lequel la multiplicité est régulée par une structure éthique, et où la libération demeure un processus de négociation continue au sein d’un champ limité.
Notes
- Umberto Eco, L’œuvre ouverte. Cambridge, MA: Harvard University Press, 1989.
- Michel Foucault, Surveiller et punir : Naissance de la prison. New York: Pantheon Books, 1977.
- Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux : Capitalisme et schizophrénie. Minneapolis: University of Minnesota Press, 1987.
Bibliographie
- Eco, Umberto. L’œuvre ouverte. Cambridge, MA: Harvard University Press, 1989.
- Foucault, Michel. Surveiller et punir : Naissance de la prison. New York: Pantheon Books, 1977.
- Deleuze, Gilles et Guattari, Félix. Mille plateaux : Capitalisme et schizophrénie. Minneapolis: University of Minnesota Press, 1987.
- Derrida, Jacques. De la grammatologie. Baltimore: Johns Hopkins University Press, 1976.
- Dundas, Paul. Les Jaïns. Londres: Routledge, 2002.
- Jaini, Padmanabh S. Le chemin jaïn de la purification. Berkeley: University of California Press, 1979.
